dimanche 20 novembre 2011

Réflexions sur le documentaire le Mur

Ci-dessous les quelques réflexions que je peux apporter en soutien de la réalisatrice Sophie Robert du documentaire "Le Mur". (cf. précédent post)

Considérant mon expertise de la recherche scientifique sur le développement cognitif et cérébral de l'enfant et sur ses pathologies (y compris l'autisme), je pense être en mesure de témoigner sur les points suivants:

1)      La psychanalyse, en tant que théorie du psychisme humain, n'est pas parvenue en plus d'un siècle d'existence à rassembler de preuves suffisantes ni de la validité de ses concepts théoriques, ni de la validité de ses explications des causes des troubles du développement psychologique. En parallèle, des théories différentes basées sur la psychologie cognitive, les neurosciences, et la génétique, ont été formulées, testées scientifiquement, et ont apporté la preuve de leur bien-fondé.
2)      La psychanalyse, en tant que pratique à visée thérapeutique, n'est pas parvenue en plus d'un siècle d'existence à démontrer une efficacité supérieure au placebo pour la quasi-totalité des troubles du développement. En parallèle, d'autres types de thérapies ont été développés et certaines ont prouvé une efficacité significativement supérieure au placebo et aux thérapies analytiques. Les données sur l'autisme ont été passés en revue et résumés notamment par la Haute Autorité de Santé en 2010.
3)      En conséquence, dans la plupart des pays du monde (hormis la France, la Suisse, l'Argentine, le Brésil...), la psychanalyse ne bénéficie plus d'aucun crédit ni scientifique ni médical. Elle n'est plus enseignée à l'Université, ni dans les départements de psychologie, ni dans les départements de psychiatrie. Elle reste fréquemment enseignée dans des départements de philosophie ou de littérature, où on l'apprécie peut-être pour ses qualités philosophiques ou littéraires, mais où l'on ne se préoccupe pas de validation scientifique des théories, ni d'évaluation des thérapies.

Dans ce contexte de l'évolution des connaissances scientifiques et médicales sur l'autisme, ses causes, et les différentes formes de thérapies possibles, le documentaire de Mme Sophie Robert présente un état des lieux tout à fait honnête, confrontant aux connaissances actuelles le discours de psychanalystes qui prennent fréquemment en charge des enfants autistes en France. Le documentaire met notamment en évidence l'absence totale d'ambition et d'efficacité thérapeutique et l'absence totale de projet éducatif de la part des intervenants pratiquant des thérapies analytiques de l'autisme. Il permet donc de comprendre précisément pourquoi la France a été condamnée par le Conseil de l'Europe (résolution ResChS(2004)1 du 10 mars 2004) pour violation notamment de l'article 15.1 de la Charte sociale européenne, relative à l'éducation des personnes handicapées. Ce documentaire apporte donc des éléments essentiels au débat public qui doit avoir lieu en France sur la prise en charge des enfants autistes (et qui a largement été amorcé par le plan Autisme). Il serait par conséquent absolument inconcevable de vouloir en interdire la diffusion.

Pour en venir au fond de la plainte, la réalisatrice a-t-elle utilisé des procédés déloyaux pour déformer le discours des intervenants, notamment par l'extraction de propos hors de leur contexte au cours du montage? Cette accusation me parait peu plausible pour les raisons suivantes:
1)      Le discours affiché par les intervenants dans le documentaire est fidèle à ce qui est écrit dans au moins une partie de la littérature psychanalytique, par exemple les livres de Jacques Lacan, de Bruno Bettelheim et de nombre de leurs successeurs. On peut retrouver des propos similaires sur les sites et forums sur internet sur lesquels s'expriment certaines associations psychanalytiques.
2)      La réalisatrice n'a visiblement pas caché aux intervenants son attitude critique, leur opposant de manière répétée des interrogations sur les bases cérébrales de l'autisme, sur les facteurs intervenant in utero, et sur les thérapies non psychanalytiques.
3)      Le montage ne semble pas faire un usage excessif du découpage: la plupart du temps les plans sont longs et contiennent plusieurs phrases de chaque intervenant, sans coupure.
4)      Quand bien même certains propos auraient été coupés de leur contexte, ils sont tellement clairs et édifiants qu'on ne voit pas quel contexte pourrait en modifier le sens. Notamment les propos minimisant l'inceste paternel, tout comme les propos exposant l'absence d'objectifs, de méthodes, et de résultats des thérapies analytiques, sont sans aucune ambigüité et inexcusables, quels que puissent être les contextes dans lesquels ils ont été énoncés.

A l'appui de la bonne foi de la réalisatrice, je note également qu'on ne peut pas l'accuser d'avoir sciemment choisi de mauvais intervenants, faiblement qualifiés ou marginaux dans leur domaine, qui seraient de piètres représentants de leur discipline, afin de mieux se moquer de leur discours et discréditer ainsi injustement l'ensemble de la discipline. En effet elle a pris soin de choisir des intervenants faisant incontestablement autorité dans leur domaine, notamment trois chefs de service (actuels ou anciens) de pédopsychiatrie dans des centres hospitaliers universitaires prestigieux (les Pr. Golse, Delion et Widlöcher), un professeur des universités (Pr. Danon-Boileau), et le pédiatre le plus médiatique et le plus influent de France (Dr. Aldo Naouri). La sélection des intervenants me semble donc refléter un souci particulier de donner toutes leurs chances aux partisans de la psychanalyse d'exposer le meilleur de leur discipline.

Pour conclure, le documentaire de Mme Sophie Robert est une pièce clé d'un débat public important. On ne peut pas le censurer sous prétexte que certains intervenants ont des remords sur ce qu'ils ont dit. Mme Robert a usé pour la réalisation de son documentaire de procédés tout à fait usuels dans ce métier. Quand bien même le montage final serait discutable, il n'y aurait pas là de motif suffisant pour en interdire la diffusion. Si l'on devait interdire le documentaire de Mme Robert pour ce motif, on devrait alors interdire pour le même motif tous les documentaires et reportages télévisés diffusés quotidiennement en France.

Dans mon activité de chercheur, j'ai eu à maintes reprises l'occasion d'être interrogé par la presse écrite ou par la télévision, et j'ai parfois été mécontent des citations qui m'étaient attribuées ou du montage effectué. Je n'ai jamais envisagé de demander l'interdiction de la diffusion des articles ou reportages en question. Lorsque c'était nécessaire, j'ai simplement fait usage de mon droit de réponse. C'est ainsi que les débats peuvent avoir lieu tout en respectant la liberté d'expression. Que les plaignants exigent un droit de réponse auprès des médias diffusant le documentaire, plutôt que de porter le débat sur un terrain juridique totalement inapproprié. Les controverses scientifiques et médicales ne se résolvent pas dans les tribunaux, mais par la libre expression et le débat public sans aucune censure.

EDIT du 20/12/2011:
On peut trouver sur ce site tous les témoignages (de chercheurs, de professionnels de santé, de familles...) produits en soutien de Sophie Robert en vue de son procès.
En particulier, le témoignage apporté par la Société Civile des Auteurs Multimédias démontre de manière remarquable que la demande d'interdiction du documentaire est juridiquement totalement infondée.

15 commentaires:

  1. Merci beaucoup pour votre soutien.

    Muriel Hamon, maman de Léonard diagnostiqué autiste de haut niveau en 2006 après avoir perdu deux ans d'érrance diagnosticale ...

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  2. Merci ça fait chaud au coeur de lire ça...

    Julie, maman de Maëlys, diagnostiquée autiste en 2009...

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  3. c'est clair sa fait du bien en un mot MERCI

    Alice,maman de Pacôme, en cours de diagnostique...

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  4. Merci Beaucoup pour votre soutien et votre exposé si clair Monsieur Ramus.

    J'ai fait le même constat que vous au cours de mon exercice d'infirmier en psychiatrie.

    J'ai aussi expérimenté depuis 10 ans l'embolisation de l'accès à l'éducation et aux soins appropriés pour mon enfant avec autisme, directement amalgamée par les idées exposées à l'identique dans le documentaire de Sophie Robert.

    Olivier Bousquet

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  5. apparemment le débat n'est pas permis ici non plus, à l'image de ce "reportage"...

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  6. Excellent commentaire, merci et bravo. Permettez-moi juste une petite remarque.
    Vous dites, à propos du film: "On ne peut pas le censurer sous prétexte que certains intervenants ont des remords sur ce qu'ils ont dit." Je ne pense pas que ces intervenants aient des remords - cela n'a pas du tout l'air d'être leur genre, et, si c'était le cas, ils s'excuseraient pour leurs propos ignobles, plutôt que d'attaquer la réalisatrice du film, devant la caméra de laquelle ils les ont proférés - après tout, Sophie Robert n'a pas opéré avec une caméra cachée. Non, ce qui gêne probablement ces psychanalystes, c'est que le film fasse la lumière sur la réalité de leur pratiques et que l'imposture psychanalytique soit ainsi publiquement exposée, dans toute sa crue réalité.

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  7. clear24, j'ai bien reçu votre message par email, mais pour une raison que j'ignore il n'apparaît pas ici. Peut-être y a-t-il une limite à la taille des commentaires, en tous cas je n'y suis pour rien. Je suis tout à fait ouvert aux commentaires critiques.

    J'indique par conséquent pour les personnes intéressées le lien vers le document produit par la CIPPA en défense des psychanalystes apparaissant dans le Mur:
    http://www.balat.fr/IMG/pdf/fichierglobal2011-1-.pdf

    et le site de la CIPPA:
    http://old.psynem.org/Cippa/

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  8. Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.

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  9. Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.

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  10. Zao, ces commentaires sont sans aucun lien avec le post ci-dessous. Je ne tiens pas à ce que ce blog deviennent une foire d'empoigne incompréhensible.
    Comme je n'aime pas la censure (c'est justement pour cela que je défend Sophie Robert), plutôt que de les effacer purement et simplement, je transfère vos commentaires sur un autre post plus approprié: http://franck-ramus.blogspot.com/2011/12/neurosciences-et-psychanalyse.html

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  11. Intervention très concise et efficace, je vous link sur : https://www.facebook.com/psychanalyseautisme

    À bientôt

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  12. Jugement à propos du film "Le Mur": https://docs.google.com/viewer?a=v&pid=explorer&chrome=true&srcid=0B7s8QJ-76JxVYTkyNTkzODUtMGQxMy00ZTM4LWJmZGEtZDY0MzUyOTQyOGU4&hl=en_US

    Notamment, je cite :
    "Il s'en suit que Mme Robert a volontairement dénaturé le sens de l'exposé de M. STEVENS [...]"
    A propos de Mme SOLANO-SUAREZ: "[...]Mme ROBERT a dénaturé le sens de ses propos[...]
    A propos des propos de M. LAURENT : "[...]Cette dénaturation des propos est fautive"

    Eric Laurent, dans un texte du 27 Janvier, rétablit la complexité du problème et explicite la caricature qu'ont voulu imposer ce film et les "polémiqueurs" qui ont suivi :
    http://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2012/01/LQ-1423.pdf

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  13. Que dire de plus - un grand merci pour votre billet qui a le mérite d'être très clair et concis (ça change du discours psykk ;o))

    Maman de Vincent 5 ans, diagnostiqué en décembre dernier

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  14. Mes commentaires sont à cette page facebook :
    http://www.facebook.com/notes/nathalie-roussy/commentaires-aux-r%C3%A9flexions-sur-le-documentaire-le-mur-de-franck-ramus/10150644220705132?notif_t=note_comment

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  15. Nous sommes d'accord sur certains points. Pour les autres, je ne vais pas répondre à tout, quand le commentaire est 4 fois plus long que le texte original! Quelques points spécifiques:

    - sur l'effet dodo: Toutes les psychothérapies bien menées peuvent obtenir un effet équivalent au placebo (c'est-à-dire à des pilules de sucre présentées comme des médicaments). Mais il est faux que toutes les psychothérapies obtiennent le même effet! Seules certaines obtiennent un effet supérieur au placebo ou même à certaines autres thérapies. Les méta-analyses en attestent largement. En ce qui concerne l'autisme, cf. mon post "Dans l'autisme, rien n'est validé...". Pour d'autres troubles, relisez l'Expertise collective de l'Inserm sur les psychothérapies.

    - sur le fait que je puisse juger de la dénaturation des propos sans avoir vu les rushes, en l'occurrence, j'en ai vu plus que vous. Et je maintiens que le montage de Sophie Robert ne dénature pas fondamentalement les propos des plaignants. Les rushes contiennent d'ailleurs d'autres passages tout aussi explosifs, voire plus! C'est d'ailleurs pour cela que je milite pour le grand déballage, sans montage, sans voix off, la vérité, brut de brut. Les plaignants vont regretter le montage original...

    - sur le cas précis de Stevens, Sophie Robert n'a pas coupé toutes les nuances de son propos, alors qu'elle aurait pu le faire si elle avait vraiment voulu en modifier le sens. Elle n'a pas non plus affirmé qu'il croyait à la responsabilité de la mère, cela relève de l'interprétation du spectateur (et la voix off fait un commentaire général, ne visant pas spécifiquement Stevens). En revanche on peut comprendre qu'elle ait coupé ce qu'il dit ne pas dire, parce qu'en général une interview porte sur ce que les gens disent, pas sur ce qu'ils ne disent pas, et parce que cela ressemble beaucoup à un remord tardif et peu sincère, dû à une prise de conscience du caractère impopulaire de ses propos... (mais je reconnais que ce n'est qu'une interprétation)

    - en ce qui concerne Schaeffer, je n'imagine pas un instant que sa mention de l'inceste maternel fait référence à un inceste avec pénétration. Je peux concevoir qu'elle parle, soit simplement d'attouchements, soit d'inceste "symbolique" ou de désir d'inceste. N'empêche, on aimerait bien qu'elle donne quelques preuves avant de faire des affirmations pareilles. Où sont les preuves? Par ailleurs, lorsqu'elle minimise les conséquences de l'inceste paternel, difficile dans ce cas de ne pas comprendre inceste avec pénétration... Si elle utilise les mots dans un sens idiosyncrasique, il est de sa responsabilité de les définir et de désambiguiser, si elle tient à être comprise. De même, elle parle de psychose, mais la psychose infantile n'est-elle pas peu ou prou synonyme d'autisme (ou plutôt de TED) dans le jargon psychanalytique? http://fr.wikipedia.org/wiki/Psychose_infantile

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